Black-Out

Koen Van Synghel, 2007



Le symbolisme et l’esprit de Maurice Maeterlinck ont inspiré la composition du programme du Time Festival organisé à Gand (19 – 28 avril 2007). Dans ce texte, le curateur, Koen Van Synghel, place le travail photographique de Charif Benhelima dans ce que l’on pourrait appeler ‘l’art intemporel du symbolisme’. Ou comment Benhelima fait virtuellement partie de T:me 2007.

Mon regard s’est arrêté sur une photo de Charif Benhelima, en couverture du programme du premier semestre 2007 de l’institut deBuren. Dans des teintes vagues, sur un fond de beige, j’ai reconnu les contours et les couleurs d’une colombe bleue. Pas un oiseau des villes plus banal.

J’ai vu. Mais était-ce réellement voir? N’était- ce pas le souvenir d’une colombe, telle qu’elle est inscrite dans les archives imagées de ma mémoire, qui m’a permis de reconnaître la forme d’une colombe parmi les teintes douces de violet, bleu turquoise et gris?

La photo sur laquelle se dessine un tronc dans un brouillard épais est plus vague, plus floue et plus suggestive encore. Un tronc, sans cime mais avec des racines. Au loin, une autre tache de couleur vague. Mon cerveau travaille à toute vitesse. Ces taches vagues sont-elles le début d’une rangée d’arbres? Un parc? Une ave- nue?

Les arbres sont désorientants. Où suis-je? Le silence règne. Et le brouillard? Il ne se dissipe pas...

Il y a cent ans, les photos de Charif Benhelima n’auraient pas fait pâle figure aux côtés de celles de Ferdinand Khnopff. Mais quel est le rapport entre Charif et le symbolisme? Est-ce lui manquer de respect que d’exhumer des idées et des concepts vieux de plus d’un siècle, pour comprendre ses photos?

Car ouïe ouïe, le symbolisme. Petit-bourgeois! Art mondain! Après toutes ces années, l’art pour l’art des symbolistes continue à révolter certaines personnes. Le symbolisme est encore aux prises avec cette réputation fâcheuse d’inu- tilité bourgeoise. Il va de soi que face à la raison de l’art social engagé, les illusions, l’esthétisme, le moi subjectif, le magique contrastent pâlement avec un art prêchant la révolution.

Et c’est là qu’émergent les photos de Charif Benhelima. Des photos qui apportent une répon- se à l’obsession moderne du plus vrai que vrai, par le flou, le brouillard, le doute, l’absence.... Benhelima exprime sa prise de position contre l’esprit du temps comme suit: ‘A une époque où le véritable héritage de la photographie est mis au défi par l’avènement de l’appareil photo numérique, j’affirme, à partir du polaroïd, le seul support photographique de notre époque qui ne puisse être reproduit, que tout ce que vous voyez n’était pas présent, du moins pas en tant qu’élément tangible, et que vous pouvez vous tromper en supposant que ce que vous voyez est la réalité.’

Nous avons tendance à croire que ce que nous voyons correspond à ce que les choses sont réellement. Fernando Pessõa cassait déjà le rac- courci entre la vision et la réalité en mettant en vers précisément le contraire: ‘Les choses sont le seul sens caché des choses’.

Benhelima recherche le sens des choses dans le doute. Dans l’impossibilité de pouvoir voir à travers les choses. Contrairement aux symbolistes d’antan, Benhelima ne se perd pas en phantasmes surréalistes et fantastiques. Il n’a pas besoin, comme Odilon Redon, d’êtres monstrueux pour donner corps à un monde sombre ou à son identité. La réalité coule dans les mains de Benhelima pour devenir ce qu’il appelle un ‘fake documentary’. Un ‘faux documentaire’ de la réalité dans laquelle les échos d’une réalité insaisissable, indicible, invisible,universelle et intemporelle résonnent.

Cette recherche n’atteint-elle pas précisément l’essence de l’art? Le fait de contrer la réalité et l’obsession de reproduire la réalité de manière réaliste n’incarnent-ils pas justement l’essence de l’esprit humain?

D’où l’importance des photos que Charif Benhelima a réalisées à Berlin en 2005 et a rassemblées dans la série Black-Out. Alors que Berlin se prête par excellence à la diffusion d’idées et à l’art social, politique et de la propagande, ces thèmes sociaux et politiques semblent avoir un effet inverse sur lui. Lors de la réalisation de Black-Out, il a été confronté au défi consistant à se distancier de thèmes qui sont normalement pertinents pour lui, comme l’expérience personnelle et les relations humaines. Mais pas de thèmes tels que le souvenir et l’oubli, l’information et le document.

Benhelima ne se laisse pas duper par la réalité. En masquant la réalité par le flou et par le ‘brouillard’, il révèle le rapport subjectif entre l’homme et les choses. Les choses sont plus importantes qu’elles n’y paraissent, vu qu’elles évoquent des significations, suscitent des émotions humaines et deviennent le véhicule de la mélancolie, de désirs et de rêves qui ne sont pas liés à la langue ou à la connaissance, à un moment ou à un lieu, à l’âge ou au sexe. Charif Benhelima lance un appel à l’imagination, ni plus ni moins.